Colloque de la SOCIETE FRANCAISE DE PSYCHOLOGIE
13 - 15 septembre 2007, Nantes
« SYMPOSIUM PIERRE JANET » (invité)
– PRÉSENTATION –
Passionné de psychologie dès son enfance, Pierre
Janet (1859-1947) est agrégé de philosophie en 1882, docteur en philosophie en
1889 et en médecine en 1893. De 1889 à 1910, il dirige le laboratoire de psychologie
expérimentale de l’hôpital de la Salpêtrière, fonde la Société Française de Psychologie (1901) et le Journal de
Psychologie Normale et Pathologique. Il occupe de 1902 à 1934 la Chaire de
Psychologie Expérimentale et Comparée du Collège de France, est reçu à
l’Institut de France en 1923 (Académie des Sciences Morales et Politiques), et
dirige en 1929 la Société Médico-Psychologique. Ami et interlocuteur des
principaux aliénistes, psychologues et philosophes de son temps (ne citons que
W. James et H. Bergson), la plupart des grands noms de la psychologie (et de la
psychiatrie) de la génération suivante, tout en s’inspirant plus ou moins de
ses vues, ne pourront en tout état de cause faire l’économie de les bien
connaître et de se positionner par rapport à ses résultats, comme entre autres
Henri Baruk, Léon Chertok, Jean Delay, Henri Ey, Ignace Meyerson, Eugène
Minkowski, Jean Piaget, Henri Piéron, et Henri Wallon.
Actuellement, Pierre Janet étant de plus en plus
reconnu de par le monde en tant que clinicien et psychiatre, la partie
psychopathologique de son œuvre rencontre un puissant regain d’intérêt. Il est
en effet le premier à systématiser l’approche de l’hystérie en terme de
« dissociation », ce que cautionnera près de cent ans plus tard le
DSM-III sous l’intitulé des « troubles dissociatifs ». Des
organisations internationales et nationales soutiennent depuis peu une urgente
prise en compte des observations cliniques et des modèles janétiens pour ces
pathologies, comme l’ISSTD (International Society for the Study of Trauma and
Dissociation), l’ESTD (European Society for the Study of Trauma and
Dissociation), l’ALFEST (Association Francophone d’Etude du Stress
Traumatique), en France le GEAMH (Groupement d’Etude des Applications Médicales
de l’Hypnose) ou en Allemagne la Pierre-Janet-Gesellschaft e.V. La théorie de
la Structural Dissociation de Van der Hart, Nijenhuis et Steele (Norton Ed.,
2006) illustre au mieux tout ce que l’approche janétienne apporte actuellement
aux interprétations psychologiques et aux traitements de pointe des patients
dissociatifs, un aspect qui rejoint, par ailleurs, le thème – cher à Pierre
Janet – des « faux souvenirs »
de la session Cognitive de ce colloque 2007.
Dans ce contexte riche d’actualité, il peut être
intéressant de rappeler avec Onno Van der Hart (revue Dissociation, 2004) que le renouveau d’engouement pour la psychopathologie
janétienne ne peut s’accompagner harmonieusement que d’une redécouverte tout aussi
féconde de sa psychologie théorique, laquelle sous-tend entièrement ses travaux
thérapeutiques. En effet Pierre Janet considérait que les « Médications
Psychologiques » étaient avisées dans la proportion que leurs diagnostics
et traitements s’inspiraient directement des connaissances issues de la
psychologie fondamentale. Si ce rapport d’interdisciplinarité à l’époque fécond
entre la psychiatrie (et la clinique) et la recherche en psychologie normale semble
avoir été quelque peu distendu depuis son temps et malgré ses vœux, c’est
peut-être en partie parce que, comme le rappelait J.F. Richard en 1990 (Les
Activités Mentales, A. Colin), soutenant une approche « systémique »
des plus innovantes, l’orientation cognitive ou sociale de la recherche
actuelle ne permet pas toujours, dans certains cas, « d’analyser le fonctionnement
d’ensemble » du psychisme. Mais la « psychologie dynamique » de Pierre
Janet propose justement, elle aussi, un cadre cohérent au sein duquel le
psychisme est d’emblée appréhendé dans son ensemble : elle pourrait donc constituer,
vis-à-vis des approches actuelles, et bien entendu parmi les autres avancées à
visée « systémique », l’un des compléments potentiellement prometteurs
et dignes d’intérêt que promeut le professeur Richard.
Un
autre atout majeur de la « psychologie
des conduites » définie par Pierre Janet, c’est
qu’elle présente
simultanément deux caractéristiques originales :
premièrement, elle est l’une
des premières historiquement fondées sur
l’expérimentation en laboratoire et la
publication dans des revues de recherche, ce qui lui garantit –
même cinquante
à cent ans plus tard – la caution minimale d’avoir
subi un protocole critique
des pairs, donc à la fois une fiabilité de base, mais
aussi une potentialité à
être revérifiée, critiquée et même
heureusement dépassée, au sein de la recherche
expérimentale (d’où l’importance, dans un
premier temps, de commencer par la
redécouvrir). Deuxièmement, elle reçoit de son
héritage philosophique cette
particularité qui a fasciné l’homme depuis tout
temps, de répondre à des
questions de bon sens, qui surgissent presque inévitablement
à l’esprit,
comme : qu’est-ce qu’une émotion, un sentiment,
une peur, une joie,
qu’est-ce qu’une croyance, religieuse,
« scientifique », comment
caractériser la mémoire, en quoi la volonté se
manifeste-t-elle dans les actes,
quels rapports nos actions entretiennent-elles à nos
pensées et paroles, et
comment ces phénomènes et ces rapports sont-ils
modifiés par la fatigue ou la
force… Si Pierre Janet est à juste titre
considéré comme un
« aliéniste »
de génie, c’est donc ici le lieu de souligner tout autant
que l’aptitude de sa
psychologie à répondre à ces questionnements
intuitifs lui donne une
considérable puissance pour interpréter les
actes quotidiens de la vie ordinaire, un important – quoique ambitieux –
objectif que ne peut que partager la recherche internationale en psychologie. C’est
cette portée très étendue de ses travaux, jusqu’ici trop souvent négligée, auxquelles
ces rencontres dans le cadre de la Société Française de Psychologie laissent
enfin espérer la plus encourageante remise en valeur.
De nombreux programmes actuels de la recherche
en psychologie se prêtent en effet idéalement à une relecture de Pierre Janet,
en particulier sur le front très dynamique du rôle de l’action. Par exemple, le
programme international des neurosciences affectives semble questionner
directement les travaux de Pierre Janet, qui, déjà, modélisait finement le
rapport étroit des sentiments et émotions aux actions. « Actions
secondaires », ou « régulations » de l’action principale, les sentiments
confèrent « l’impression du réel », ajustant la pertinence de l’acte
au contexte. Intéressant, la causalité est inverse de celle généralement admise
aujourd’hui : les actions facilitent les sentiments, non le contraire. Ou
encore, en se démarquant des catégorisations par propriétés physiques, de
récentes approches cognitives et neuro-cognitives envisagent la perception des
objets comme une action, thème janétien s’il en est : les conduites
perceptives, ou « suspensives », de Pierre Janet construisent les
objets dans l’intervalle de leur suspension entre érection et achèvement (le
renard suspend sa conduite alimentaire entre l’observation et
l’ingestion : c’est la chasse qui définit l’objet « proie »).
Citons aussi les travaux si féconds sur la dissonance cognitive, qui appellent
une relecture du « langage inconsistant » de Pierre Janet. Pour lui,
déterminé par les possibilités de modifier le réel par les actes, le langage
s’émancipe de son lien aux actions dès que celles-ci sont entravées, produisant
les incohérences (dissonances) paroles-actes. Intéressant encore par son
paradoxe : pour Pierre Janet les réajustements de type
« réduction » seraient assez rares hors du laboratoire…
Quoique
déjà d’actualité en 2001 à
l’occasion
des célébrations du centenaire de la
Société Française de Psychologie, l’un des
objectifs de ce « Symposium Pierre Janet » est de
renouveler
l’hommage au « fondateur », la SFP
étant rappelons-le la deuxième Société
de Psychologie constituée au monde après l’APA
américaine (en 1892). Au plan de
la recherche, nous tenterons de donner quelques repères
historiques sur la
pensée du grand psychologue, à la fois son
originalité et son inscription dans
les recherches de son époque, et nous espérons aussi
ouvrir les réflexions sur
ce que ses travaux recèlent encore d’actualité au
sein de la recherche la plus
contemporaine, par des éclairages transdisciplinaires, et en
psychologie par
quelques confrontations interprétatives inédites
des vues janétiennes à des expérimentations récentes dans le domaine de l’Éducation
Physique et Sportive, la dissonance cognitive, ou la JWT (Just World Theory).
I. Saillot
Institut Pierre Janet, membre du DOA de la SFP
http://pierre-janet.com