Journée Pierre Janet
conjointe Société Médico-Psychologique & Institut Pierre Janet
« Autour
de Pierre Janet (1859-1947), ancien président
de
la Société Médico-Psychologique »
Lundi 22 octobre
2007
QUELQUES MOTS
D’OUVERTURE
I. Saillot, Présidente de l’Institut Pierre Janet
Cette Journée Pierre Janet représente un événement
janétien majeur et l’Institut Pierre Janet remercie chaleureusement la Société
Médico-Psychologique de l’avoir associé à son organisation et accueilli dans
ses locaux de l’hôpital Sainte-Anne, la belle salle de la clinique des maladies
mentales et de l’encéphale. Cette importante réunion se tient – rappelons-le – 18
ans après une rencontre janétienne qu’avait déjà organisée la Société
Médico-Psychologique, en 1989, en partenariat à l’époque avec la Société Pierre
Janet. Dissoute en 1998 après le décès de son Président, le prof H. Faure à qui
nous pouvons rendre hommage, plusieurs des importants objectifs de la Société
Pierre Janet ont été repris par l’Institut Pierre Janet, encouragé par certains
de ses anciens membres et dirigeants maintenant membres ou partenaires du
nouvel Institut. Cette société avait pour objet principal la réédition des
œuvres de psychopathologie de Pierre Janet, et elle y a grandement réussi par
ses efforts qui ont été soutenus pendant près de 15 ans. A côté de ces
rééditions historiques – les premières ayant été systématiques depuis les
éditions originales de Pierre Janet –, nous pouvons nous réjouir aujourd’hui
qu’un deuxième ensemble de rééditions parvient en ce moment à atteindre presque
l’œuvre complète, grâce aux efforts de S. Nicolas – membre de l’Institut Pierre
Janet –, et de la collection l’Encyclopédie Psychologique qu’il dirige à L’Harmattan.
La réunion de 1989 à la Société Médico-Psychologique célébrait
fort judicieusement le centenaire d’une œuvre majeure de Pierre Janet : L’Automatisme
Psychologique, dont on pourrait faire (avec d’autres facteurs) le début de la
psychiatrie moderne. Lors de cette journée mémorable, J. Nemiah,
psychologue américain, ne comparait-il pas l’importance de L’Automatisme à
celle de la Révolution Française, dont on fêtait cette même année le
bicentenaire ? Deux ans auparavant, le DSM-III venait enfin, en référence
directe à la « dissociation » de notre grand psychologue, d’intégrer
la catégorie des « troubles dissociatifs », peu avant d’être suivi
dans cette voie par le manuel CIM de l’OMS.
Rappelons que les conférences de 1989, publiées dans le
numéro 147 des Annales
Médico-Psychologiques, ont aussi été éditées en 1990 sous la forme d’un
fascicule des « Monographies des périodiques Masson », qui permettra
à ceux qui le souhaitent, avec les Annales,
de lire ou relire la richesse et la variété des interventions de cette réunion,
laquelle comptait encore quelques intervenants ayant personnellement connu Pierre
Janet (voir par ex. Miron Epstein qui avait transcrit par écrit des cours de Janet
au Collège de France, ou Henri Baruk qui avait travaillé avec Janet sur
l’hypnose).
Rares aujourd’hui, évidemment, sont ceux qui ont connus Pierre
Janet directement, et notre belle réunion de ce jour ne peut plus se targuer de
l’exploit de celle de 1989. Néanmoins, tandis que pendant plusieurs décennies,
la Société Médico-Psychologique a été l’organisation comportant le plus
d’experts janétiens – en des périodes où Pierre Janet était largement oublié –,
il faut noter que le nombre de janétiens recommence enfin à croître depuis un
certain temps. A la faveur de la redécouverte des troubles dissociatifs, de
nombreuses organisations internationales et nationales soutiennent depuis peu
la prise en compte des observations cliniques et des modèles janétiens pour ces
pathologies, comme l’ISSTD (International Society for the Study of Trauma and
Dissociation), l’ESTD (European Society for the Study of Trauma and
Dissociation), le PIE (Psychotraumatology Institute Europe), l’ALFEST
(Association Francophone d’Etude du Stress Traumatique), en France le GEAMH
(Groupement d’Etude des Applications Médicales de l’Hypnose) ou en Allemagne la
Pierre-Janet-Gesellschaft e.V., et d’autres encore. La théorie de la Structural
Dissociation de Van der Hart, Nijenhuis et Steele (Norton, 2006) illustre au
mieux tout ce que l’approche janétienne apporte actuellement aux
interprétations psychologiques et aux traitements des patients dissociatifs.
Dans ce contexte riche d’actualité, il est intéressant de
rappeler avec Onno Van der Hart (revue Dissociation,
2004) que le renouveau d’engouement pour la psychopathologie janétienne ne peut
s’accompagner harmonieusement que d’une redécouverte tout aussi féconde de sa
psychologie expérimentale, laquelle sous-tend entièrement ses travaux
thérapeutiques. En effet Pierre Janet considérait que les « Médications
Psychologiques » étaient avisées dans la proportion que leurs diagnostics
et traitements s’inspiraient directement des connaissances issues de la psychologie
fondamentale. La présence, ce jour, de la Société Française de Psychologie,
fondée par Pierre Janet en 1901, représentée aujourd’hui par A. Molleron, l’un
de ses vice-présidents, ne peut que donner les meilleurs espoirs quant à une
meilleure reconnaissance de la psychologie de Pierre Janet, et ouvre la
perspective de fructueuses et inédites collaborations entre ces véritables – et
vénérables – institutions que sont en France la Société Médico-Psychologique et
la Société Française de Psychologie.
En effet, de nombreux programmes actuels de la recherche
en psychologie se prêtent justement très bien à une relecture de Pierre Janet,
en particulier sur le front très prometteur du rôle cognitif de l’action. Par
exemple, le programme international des neurosciences affectives semble
questionner directement les travaux de Pierre Janet, qui, déjà, modélisait
finement le rapport étroit des sentiments et émotions aux actions.
« Actions secondaires », ou « régulations » de l’action
principale, les sentiments confèrent « l’impression du réel »,
ajustant la pertinence de l’acte au contexte. Intéressant, la causalité est
inverse de celle généralement admise aujourd’hui : les actions facilitent
les sentiments, non le contraire. Ou encore, en se démarquant des
catégorisations par propriétés physiques, de récentes approches cognitives et
neuro-cognitives envisagent la perception des objets comme une action, thème
janétien s’il en est : les conduites perceptives, ou
« suspensives », de Pierre Janet construisent les objets dans
l’intervalle de leur suspension entre érection et achèvement. Citons aussi les
travaux si féconds sur la dissonance cognitive, qui appellent une relecture du
« langage inconsistant » de Pierre Janet. Pour lui, déterminé par les
possibilités de modifier le réel par les actes, le langage s’émancipe de son
lien aux actions dès que celles-ci sont entravées, produisant les incohérences
(dissonances) paroles-actes. Intéressant encore par son paradoxe : pour
Pierre Janet les réajustements de type « réduction » seraient assez
rares hors du laboratoire…
Mais Pierre Janet recèle encore bien d’autres richesses à
redécouvrir. En effet, ses travaux ont pris place à une époque où la psychologie,
la philosophie, la sociologie et d’autres autres branches du savoir qui
formeront bientôt les « sciences humaines », étaient naissantes et se
trouvaient donc par bien des aspects encore mêlées, pas encore aussi cloisonnées
qu’aujourd’hui. Autrement dit, en faisant œuvre de psychologue à l’époque où la
psychologie s’individualisait encore d’autres disciplines, Pierre Janet a
contribué également à la source de notions fondamentales des autres grands
domaines de recherche des « humanités ». N’était-il pas
l’interlocuteur (ou le commentateur) des sociologues Tarde et Durkheim, des
philosophes Fouillée et Bergson, de l’anthropologue Lévy-Bruhl, de
l’éthologiste avant l’heure Wolfgang Kohler ?
De ce fait, l’intérêt des travaux de Pierre Janet dépasse
les cadres de la psychologie et de la psychopathologie et interpelle encore de
nos jours quelques fondamentaux de disciplines voisines. C’est ce large
éventail de l’actualité de Pierre Janet que reflètent les interventions variées
de notre Journée Pierre Janet à la Société Médico-Psychologique, et qui en font
son originalité. Puisse cette nouvelle célébration, en ce soixantième
anniversaire de la disparition de Pierre Janet, rappeler à tous les avancées
que le grand psychologue a apporté au savoir et – surtout peut-être – raviver
la curiosité des chercheurs pour les reprendre, les approfondir et finalement
les dépasser, selon le vœu même de Pierre Janet pour qui il fallait
« jeter le livre après l’avoir écrit » !
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