Pierre
Janet est né en 1859 de Jules Janet et Fanny Hummel. La famille
Janet comptait déjà plusieurs personnalités : Louis, libraire
et auteur, Gustave et Ange-Louis (dit Janet-Lange), des graveurs
célèbres du 19ème siècle. Son oncle Paul était un important
philosophe, qui marqua la jeunesse de son neveu. Paul Janet,
cousin de Pierre, dirigea la prestigieuse École Supérieure
d'Électricité de Paris, qui deviendra SUPÉLEC, encore dotée
aujourd'hui d'un amphithéâtre " Janet ".

Le Tour du monde : nouveau
journal des voyages. Dessin de Janet-Lange, 1860
Paul
Janet
(1823-1899), l'oncle de Pierre, était un important
philosophe. Professeur à la Sorbonne, il fut un disciple
de Victor Cousin, dont il expose les travaux dans
"Victor Cousin et son œuvre" (1885). Il
prône la "philosophie éclectique" dans "La
morale" (1874) et critique le matérialisme dans
"Les causes finales" (1877). Avec G. Séailles,
il est également l'auteur d'un imposant manuel d'histoire
de la philosophie, longtemps resté classique,
"Histoire de la philosophie. Les problèmes et
les écoles" (1887). Sa pensée eut une influence
durable sur son neveu (plusieurs de ses livres sont
consultables sur le site Internet de la Bibliothèque
de France).
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Paul Janet
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Pierre
Janet passe son enfance à Bourg-la-Reine, au fond de l'Allée
Gabrielle d'Estrée (photo de sa maison ci-dessous), dans une
propriété de style renaissance qui semble-t-il aurait donné
son nom à l'Allée. L'emplacement, à deux pas du cimetière,
est aujourd'hui occupé par une résidence. Dans le jardin,
il se livrera à une passion de toute sa vie, la botanique.

Avec l'aimable autorisation des Archives de Bourg-la-Reine |

L'emplacement
de la maison est l'entrée de la résidence
construite de part et d'autre |
Il
fréquente le Collège Sainte Barbe des Champs à Fontenay-aux-Roses,
puis le lycée Sainte Barbe de Paris. A l'adolescence, il traverse
une crise douloureuse lors de laquelle il perd ses convictions
religieuses : c'est alors qu'il se passionne pour les questions
relatives à la volonté, aux sentiments et à la croyance. A
l'époque, la psychologie n'était pas encore enseignée, ces
thèmes étaient inclus à la philosophie. C'est donc cette voie
qu'il choisit pour ses études. En 1879, il entre à l'École
Normale Supérieure, où il devient l'ami de H. Bergson, et
obtient son agrégation de philosophie en 1882 (la famille
Janet détient le record, ex-aequo, du nombre de diplômés de
l'École Normale Supérieure). Il sera alors professeur de philosophie
au Lycée du Havre pendant près de 7 ans, et gardera tout sa
vie un intérêt marqué pour cette discipline : il rédige en
1894 un " Manuel du baccalauréat " de philosophie, qu'il ne
cessera de remanier jusqu'en 1923.
En
cette fin du 19ème siècle, une autre discipline que la philosophie
commence à s'atteler à des questions psychologiques, c'est
la médecine. T. Ribot en avait dessiné le cadre, et à la Salpêtrière,
Charcot soutient déjà l'hypothèse de l'origine psychologique
des troubles hystériques, la reliant au somnambulisme. Pierre
Janet saisit d'emblée l'importance de ces recherches, et se
met au Havre à s'occuper bénévolement des aliénés. L'hôpital
psychiatrique du Havre est aujourd'hui l'un des deux au monde
à porter le nom de Pierre Janet, avec celui de Hull au Canada.
Mariant les avancées de Ribot et de Charcot, Pierre Janet
considère la pathologie mentale comme une expérimentation
naturelle sur le psychisme humain, dont l'interprétation est
la voie royale vers les lois de la psychologie normale. Dès
cette période, il insiste sur le fait que les phénomènes psychologiques
les plus étranges chez ses patients comportent toujours une
logique, une sorte d'intelligence. Pour en rendre compte,
il se réfère à une tradition philosophique allemande qu'il
connaît bien, illustrée par Hartmann et sa théorie d'un "
inconscient ", mais afin d'éviter l'amalgame avec ces travaux
philosophiques qui n'avaient pas été étayés par l'expérimentation
psychologique, il y substitue le terme de " subconscient ",
qu'il forge pour l'occasion. Pour la première fois, les névroses
hystériques reçoivent à la fois une explication théorique
et son application, un traitement " moral " adapté.
Cette
démarche lui permet, dès 1885, de publier des résultats fondamentaux
sur les caractéristiques de l'hypnose et de l'hystérie, grâce
au concept de dissociation auquel il donne sa forme moderne.
Il établit également, le premier, le rôle des souvenirs traumatiques
dans la maladie de ses patients. Ces deux avancées majeures
font de lui le fondateur de la psychopathologie moderne.

Charcot
effectuant une démonstration d'hystérie
à la Salpêtrière
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Pierre
Janet, fondateur de la psychopathologie moderne
Comme
toutes les grandes œuvres, qui sont des critiques,
celle de Pierre Janet s'inscrit d'emblée à la
pointe des thèmes de son époque : la recherche
en psychiatrie consiste alors à explorer les névroses,
l'hypnose, l'inconscient et l'énergie psychique.
Comme Briquet ou Charcot, il démarque la psychologie
de la neurologie. Comme Mœbius, Strümpel ou Benedikt,
il s'intéresse aux idées pathogènes, au symbolisme
des rêves. Comme Ribot et Taine, il s'appuie sur
la psychopathologie. Comme Myers, Flournoy ou
Richet, il explore activement le "psychisme
merveilleux" (fort improprement appelé
de nos jours "parapsychologie"). Comme
Royce ou Baldwin, il replacera la personnalité
dans ses interactions sociales… Pierre Janet entretient
un échange soutenu avec les grands philosophes
et sociologues de son temps : Bergson (sur le
réel et la mémoire), Durkheim (sur le deuil ou
l'imitation), Lévy-Bruhl (sur l'homme primitif)
et Pavlov (sur les réflexes). Il ne manque jamais
de citer ses sources, de sorte que ses résultats
puissent être critiqués, l'essence même de la
recherche.
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Ces
premiers travaux sont détaillés dans sa thèse de philosophie
"L'Automatisme psychologique" (1889), qui reçoit immédiatement
le plus grand retentissement (à l'heure actuelle encore son
livre le plus ré-édité). Réfutant Condillac et la tradition
associationniste, critiquant Maine de Biran, s'appuyant en
autres sur Ribot et Charcot, sur la tradition du " magnétisme
animal " depuis Mesmer, ainsi que sur les témoignages séculaires
d'états mystiques et spirites, Pierre Janet montre que l'élément
premier de la psychologie n'est ni la perception, ni la raison,
ni l'effort, mais l'action. La psychologie doit être une psychologie
des conduites, c'est-à-dire des actions avec conscience. La
synthèse de ces recherches bibliographiques historiques et
de ses propres expérimentations de psychopathologie lui permet
d'établir une hiérarchie des phénomènes psychologiques normaux,
des plus automatiques (réflexes, agitations) aux plus élaborés
(conduites sociales et expérimentales). Ce faisant, il fonde
la psychologie comme discipline autonome, en l'émancipant
de la philosophie, de la physiologie et de la médecine.
Sa
thèse impressionne Charcot, qui lui confie alors la direction
de son laboratoire de psychologie à la Salpêtrière. Pierre
Janet s'installe à Paris, où il habitera pendant quarante
ans rue de Varenne. Tout en enseignant la philosophie au lycée
et la psychologie à la Sorbonne, il s'engage dans une thèse
de médecine, qui lui vaut son deuxième doctorat, en 1893.
Il
se marie en 1894 avec Marguerite Duchesne, dont il aura trois
enfants, Hélène, Fanny et Michel. En 1901 il fonde Société
de Psychologie, deuxième au monde après celle des Etats-Unis,
qui deviendra plus tard, et jusqu'à nos jours, la Société
Française de Psychologie. En 1902, il est nommé Professeur
au Collège de France, à la chaire de " Psychologie expérimentale
et comparée ", laissé vacante par T. Ribot. En matière d'enseignement,
il se consacre alors entièrement à cette charge. Il conserve
par ailleurs sa pratique de psychothérapeute privé, et ses
activités de psychologie expérimentale à la Salpêtrière, qu'il
arrêtera en 1910 suite à la fermeture de son laboratoire.
Il fonde en 1903 le Journal de Psychologie Normale et Pathologique.
Jusqu'aux
années 1920, Pierre Janet déploie deux activités principales.
D'une part il développe sa psychologie appliquée, l'étude
expérimentale des pathologies, publiant une impressionnante
somme de résultats et leurs interprétations sous forme de
livres et d'articles de recherche, souvent traduits en plusieurs
langues, et qui constituent aujourd'hui la base la plus active
de sa redécouverte contemporaine. D'autre part, dans ses leçons
au Collège de France, il construit une psychologie fondamentale
de la conduite normale dont les croyances, les sentiments
et la volonté sont les principaux thèmes. Il est invité dans
le monde entier pour donner des cours et des conférences,
parfois plusieurs mois d'affilée, où son succès international
est considérable.
À
partir des années 20, Pierre Janet développe sa psychologie
fondamentale, celle des croyances et des sentiments. En ayant
exposé les principes dès les années 10 au Collège de France,
il élabore désormais une psychologie des " tendances " qui
englobe et fonde la psychologie des conduites commencée dès
les années 1880. Sa hiérarchie des conduites, en devenant
une hiérarchie des tendances, s'ancre dans la biologie évolutionniste
de son temps, en même temps qu'elle soutient et suscite une
ouverture de plus en plus nette à divers courants de la psychologie
qui donneront plus tard son visage à la recherche contemporaine
: psychologie animale, psychologie de l'enfant, psychologie
des populations traditionnelles. Ces travaux inspirent directement
Jean Piaget, par exemple, dont les premières recherches peuvent
être considérées comme la suite de celles de Pierre Janet.
Pierre
Janet cesse son enseignement au collège de France en 1934,
mais reste actif en publiant encore de nombreux articles de
recherche dans diverses revues internationales, en recevant
toujours des patients, et en participant à divers colloques
en France et à l'étranger, où il est invité. Peu de temps
avant sa disparition, il travaillait à une vaste synthèse,
restée inachevée et inédite, sur la hiérarchie des types de
croyances, immédiates, réfléchies, expérimentale, et leur
développement dans l'histoire sous les formes de la religion,
de la philosophie et de la science. Il meurt en février 1947
d'une congestion pulmonaire. Il est inhumé à Bourg-la-Reine
aux côtés des siens, et depuis 2003, sa tombe est entretenue
et fleurie par la municipalité.

When
copying, please quote I. Saillot as the photographer